Partager l'article ! Serial plaideur, Jacques Vergès ?: Plus polémique que lui, c'est difficile ... Plus jeune, je l'ai haï, le manichéisme dans lequel on vit ...
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l'expression d'idées et de réflexions. Pour fructifier, les convictions doivent s'exprimer et s'échanger. C'est de leur partage que naîtra notre société de demain. A nous de la construire
par nos engagements, nos actions et nos bulletins de vote ! et nos rires aussi ... et souvent en musique !
Plus polémique que lui, c'est difficile ... Plus jeune, je l'ai haï,
le manichéisme dans lequel on vit adolescent ne m'autorisait pas à supporter ce genre de personnage; à cet âge, soit une chose est noire, soit elle est blanche, mais il y a rarement de place pour
les nuances de gris ...
Et puis, au milieu de mes études juridiques, j'ai eu l'occasion de le rencontrer, par hasard ... personnage très sympathique et pas du tout pédant ... j'ai eu son livre, "Le salaud lumineux"
entre les mains, je l'ai lu, et là, réellement, un voile s'est déchiré sur ce personnage, et sur les fondements de la justice-même, et j'ai compris, pour la première fois, que tout homme avait le
droit à une défense, quoi qu'il ait fait, et sans que puisse intervenir quelque notion de morale que ce soit.
Depuis, j'ai de l'admiration pour lui, pour son esprit, pour son intelligence.
Je vous ai déjà entretenus du film de Barbet Schroeder, "L'avocat de la terreur" à sa sortie. Bien sûr je
l'ai vu, plusieurs fois, avec des personnes différentes, y compris avec des gens qui vomissent le personnage, ça anime les débats !
Mais là, il joue une nouvelle partie de sa très longue carrière : il se met en scène, seul, sur ses propres textes, pour nous parler de son métier : serial plaideur.
Qu'en dit-il ?
Il est souvent invité dans diverses sphères pour donner sa vision de la profession d'avocat ... dans ces conditions, on peut facilement glisser vers le théâtre, tout simplement ! C'est après le
film de Schroeder que le directeur du théâtre de La Madeleine l'a contacté en mettant en avant ses talents d'acteur et lui a proposé de venir se lire, tout simplement ! partant notamment du
postulat que le public est toujours intéressé par les faits divers, et qu'il se pose des questions sur la justice. Bien sûr il est conscient que là, il n'y a pas d'enjeu, il ne s'agit pas d'un
client à défendre, mais seulement d'un public. Mais il s'agit toujours d'expliquer, ce qui est la principale tâche d'un avocat, quel que soit le contexte dans lequel il se trouve.
Quand on lui demande pourquoi il ne parle de Klaus Barbie, si c'est volontaire ? il répond que oui, c'est volontaire. Il dit simplement que l'Avocat doit défendre l'indéfendable (Moro-Giafferi
avec Landru, d'autres avec Pierre Laval ... et lui avec Barbie). Mais c'est bien volontairement qu'il n'a pas inséré Barbie dans son spectacle, car il savait qu'on n'aurait parlé QUE de ça, et
des raisons -forcément mauvaises pour les critiques- qui l'auraient animé : antisémitisme, négation de la Shoah ... Il constate que Charlie Hebdo, qu'il ne lit pas, ne parle déjà que de
ça ... !
Quant à son principe de justice exemplaire, le "principe de rupture" dans le défense, il répond que pour Barbie, il ne s'agissait pas d'une défense de rupture; Barbie se contentait d'évoquer la
morale commune, en disant "je n'ai pas fait plus que vous en Algérie, ou les américains au Vietnam" et c'était vrai de sa part dans la mesure où il n'était pas gardien de camp de concentration,
ni membre d'un commando de destruction en Russie ... Sa défense était une défense de fond, mais pas de rupture. Je n'opposais pas les valeurs de Barbie aux valeurs communes.
A la question : "Est-ce que votre "stratégie de rupture", ça ne consiste pas à dire : puisque mon client est indéfendable, je vais faire le procès de la société ? ", Vergès répond : "Non,
l'accusé et le juge on des valeurs différentes, donc ils ne parlent pas le même langage. Prenons par exemple Antigone ... Elle dit : j'obéis à la loi divine qui m'ordonne de rendre hommage à mon
frère. Et le roi dit, lui : Votre frère étant un traitre, j'interdis qu'on lui rende hommage. Là, on est en plein dans la rupture. Ce sont deux systèmes de valeurs qui s'opposent. Pour les
algériens du FLN, ils se disaient algériens, membres d'un réseau de résistance et à ce titre ils effectuaient des actes de guerre. Le juge, lui, en audience militaire, disait : vous êtes
français, la Constitution le dit, donc vous êtes un terroriste. C'étaient deux systèmes de valeurs, à sincérité égale, qui ne pouvaient pas se rencontrer. Et que l'un développe ses valeurs au
détriment de celles de l'autre n'est pas fuir le débat. C'est simplement refuser le terrain que l'autre a choisi.
Vergès reconnaît avoir beaucoup joué aux échecs, y compris à un niveau international, et voit bien quelques connivences entre échec et défense. Défendre, ce n'est pas jouer au poker, c'est
organiser un champ de bataille, voir quelles pièces on va mettre en avant, et quelles pièces on va inévitablement sacrifier.
Dans la défense de rupture, j'avais une liberté d'action face au juge, que lui n'avait pas. Je n'ai jamais eu un client exécuté, je suis peut-être un des avocats qui a eu le plus de condamnés à
mort, mais je n'ai jamais eu le triste privilège d'accompagner un client à la guillotine ...
"Dans le procès Barbie, être seul contre 39 confrères, + un procureur créait chez moi un état dez jubilation : ils sont 40, personne n'attend d'eux un seul argument nouveau; par contre ils
attendent tous un argument nouveau de ma part !" .. le journaliste lui dit que dans ce procès, il a fait "un coup vraiment tordu" : "devant ces 39 avocats et ces juges, les partis civiles, les
déportés, vous avez demandé à être soutenus par des avocats algériens et africains: en gros, vous étiez trois, un asiatique, un africain et un maghrébin, face à ces 40 personnes blanches qui
défendaient des familles juives pour la plupart. Pourquoi avez-vous fait ça ?" Réponse de Barbie : "Parce que le procès a duré 2 mois; pendant 7 semaines, en face de moi, les gens parlaient avec
des trémolos dans la voix de "l'humanité par ci, l'humanité par là" ... et je me demandais s'ils se rendaient compte qu'ils n'avaient pas eu l'idée, eux, d'avoir parmi eux toutes les couleurs du
genre humain ... alors j'ai demandé à ses deux amis de venir auprès de moi pour la dernière semaine, je me moquais qu'ils ne connaissent rien au dossier, je voulais simplement que, rien que par
leur présence, ils bouleversent toute la symbolique du procès ! Et qui apparaîtra comme raciste, alors ? ceux qui en face avaient exclu toutes les couleurs, ou bien nous ? je leur disais : vous
pourrez raconter ce que vous voudrez, ils seront tellement mal qu'en face ils n'oseront pas remettre en cause ce que vous direz ! et c'est effectivement ce qui s'est produit, l'un a parlé de la
construction du Congo-Océan dans les années 20, tout le monde a pensé que c'était dans le dossier ! l'autre a parlé de Sabra et Chalita, et personne n'a osé l'interrompre !" ... Le
journaliste lui dit alors : "mais on peut vous dire que c'est dégueulasse, c'était LE procès Barbie, et vous l'avez perverti, parce qu'on ne parlait plus du fond" ... Vergès lui répond que
lui-même a parlé du fond, c'était l'essentiel, mais ces deux confrères n'étaient là que comme élement du spectacle qu'est le procès, quel qu'il soit. Un soir, mon confrère de Brazzaville sort de
la salle d'audience, et quelqu'un dit : "voilà le Bamboula de Vergès" ... se demandant s'il devait faire quelque chose, Vergès lui dit : "Evidemment, tu fais un scandale !" C'est ce qu'il a fait
: "Qu'une partie civile, prétendant défendre l'antiracisme, ait pu prononcer de telles paroles, me cause une grande peine" ... et Roland Dumas a dû se lever pour prononcer des excuses ! (tout
cela Vergès le raconte avec un immense sourire qui s'entend à la radio !).
Vergès, à la question de l'antisémitisme, affirme que jamais il n'a été antisémite, et s'en prend à ce qu'il appelle "la perversion d'une certaine presse" : l'assimilation de l'avocat à son
client. Il dit d'ailleurs avec une certaine logique : "Comment voulez-vous qu'avec la tête que j'ai, je puisse plaider l'existence d'une race supérieure ? ... mon père, consul de France, s'est
fait foutre à la porte de l'administration pour avoir épousé ma mère, une "niakouée" ... A la Réunion, pendant mon enfance, l'esclavage avait été aboli depuis moins d'un siècle; quand j'allais à
Madagascar, je voyais le colonialisme dans toute sa ... "beauté" ... J'ai un regard de colonisé et une culture d'Européen. Je ne suis pas déchiré, je ne suis pas une victime, je suis double, tout
simplement. Etre victime ne donne pas toutes les qualités du monde". "A 17 ans, j'ai choisi de rejoindre volontairement un Général condamné à mort, de Gaulle, et j'ai passé 3 ans dans la France
Libre, parce que je ne confondais pas la France de Montaigne, de Diderot, de la Commune, avec le casque colonial de l'administrateur colonial de Madagascar ..."
Il revient sur le film de Schroeder : "Il voulait me piéger, mais je pense qu'in fine c'est moi qui l'ai piégé, par la liberté de mes propos, il pouvait faire les montages et les commentaires
qu'il voulait, les mots étaient les miens". Le jouraliste lui dit que Schroeder a voulu le présenter comme l'avocat du terrorisme, qui a vécu de l'argent que cela lui a procuré, qui était celui
du terrorisme ! Vergès lui répond qu'il ne voit pas en quoi il serait infamant de défendre des gens menacés de mort, qui menaient de plus un combat qu'il estime justifié, et d'ailleurs
aujourd'hui on admet que c'était la guerre, en Algérie. Quant au terrorisme international des années 80, il y a un personnage particulier : Georges Ibrahim Abdallah, une partie du Liban est
occupée par Israël, il s'estime en état de guerre, voilà tout (NDR : il ne dit rien, dans cette interview, de Carlos ...).
... Quant à la pièce "Serial Plaideur", en voilà l'accroche :
Ni salaud lumineux, ni avocat de la terreur, Jacques Vergès monte sur les planches pour nous dire que défendre est une manière de vivre. Il nous explique que dans un procès, un drame est en train de s’accomplir sous nos yeux, un duel entre l’accusation et la défense. L’avocat et le procureur racontent deux histoires non pas vraies, mais vraisemblables. Et quand le dernier écho de l’éloquence s’est perdu dans les prétoires, il s’agit moins de dire le droit que de proclamer le vainqueur. La vérité est-elle fondamentalement hors de portée de la Justice ?
Le spectacle se joue donc au théâtre de La Madeleine, depuis le 21 septembre et jusqu'au 29 décembre, les
dimanche à 18h et 21h, et les lundi à 21h. Réservations : 01 42 65 07 09 - www.theatremadeleine.com
tarifs : de 12 à 28 euros, hors frais de réservation (2 euros par téléphone).
Quant à moi, j'y vais normalement le 27 octobre prochain. Comme on dit ici (... et dans Bienvenue chez les Ch'tis) : je vous dirai quoi !
Propos tenus auprès d'Yves Calvi - France Inter - 6 octobre 2008
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