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J'avais adoré La Chambre d'Albert Camus, publié à l'époque où il s'appelait encore "Ron l'Infirmier".

Je terminais mon article à l'époque en disant, en rapport avec le titre de l'ouvrage (mais il faut le lire pour décrypter ... !) : "Ron l'Infirmier est mon 11 septembre".

Et c'était vrai.

Il me mettait sous les yeux, avec ses mots, avec son vécu, des réalités que trop souvent on occulte; la réalité d'un corps qui nous sert, puis parfois nous dessert, voire nous asservit ... ; la réalité des structures de soins telles qu'elles existent, des soignants qualifiés ou non, sachant que la qualification technique à exercer le job est loin d'être suffisante si elle ne s'accompagne pas des qualités humaines indispensables.

Plus important encore, ce livre renvoyait à ce que trop souvent nous souhaitons occulter totalement, nous déchargeant de ce fardeau sur des structures, en profitant pour décharger aussi notre culpabilité sur des soignants, refusant d'envisager l'issue de notre vie, et de la montrer à nos enfants : la maladie et la mort.

C'était pour moi un premier pas dans la réflexion; le second aura été la découverte de Thierry L., et ce qu'elle aura déclenché de discussions profondes de nature à me donner une vision plus réfléchie du sujet : maladie/mort, acceptation des réalités et rapports avec le monde soignant dans son ensemble.

Ron l'Infirmier, devenu depuis, sous son véritable nom, William Réjault, a publié jeudi dernier son second roman, "Quel beau métier vous faites", aux éditions Privé.

Tout comme le premier, il raconte des épisodes de sa vie d'infirmier, en interim, en hôpital, en clinique, en maison de retraite ... dans tous types de structures, parce que William est passionné par son métier, qu'il aime en explorer toutes les facettes, et ... qu'il a parfois la bougeotte, tout simplement, bougeotte parfois déclenchée par une impossibilité à assumer la tâche qu'on souhaite lui confier, et parfois également les conditions dans lesquelles on lui demande de la réaliser.
En général droit dans ses bottes, en tous cas c'est ce qu'il essaie de faire chaque matin en partant au boulot, je crois. Vis-à-vis de tout le monde : patients, collègues, médecins, encadrement.

Mais à la différence du premier ouvrage, ce second livre est autre. Il montre un autre William Réjault, plus proche de lui-même, peut-être. Moins lisse, moins sage, moins "propre sur lui", moins sain. Finalement plus humain. Donnant moins l'impression d'être un surhomme.

D'aucuns lui reprocheront un style passe-partout, qui n'en est pas un ... Ce n'est pas mon cas. Dans ces deux romans, je ne suis pas intéressée par le style de l'auteur, mais par ce qu'il a à dire, par le fond de son propos. Will écrit comme il pense, sans doute, pas loin de comme il parle. Ca me convient parfaitement. Ses mots sont simples, ils sonnent vrai. Et j'aime le soin qu'il met à choisir les noms de ses personnages : sans prise de tête, mais avec tout un référentiel musical, politique, cinématographique, littéraire, télévisuel, qui le rapproche davantage encore de la vraie vie et introduit un degré supplémentaire de lecture.

Quelques passages ont retenu mon attention, m'ont fait corner la page, pour me souvenir d'en parler. Des passages plutôt doux et légers, parfois profonds mais dans lesquels le drame se tient à distance, même si la mort et la dégradation sommeillent.

Dans "Le miroir à deux fesses", il détaille, en un exercice de contraires bien réussi, ce que le soignant peut ressentir quand le patient le drague, et la façon qu'il a de réagir ... c'est drôle et sensé.

Dans "(contre)-transfert de compétences" (déjà tout un programme psychanalytique, ce titre ... !), William se montre dans une position qui n'est pas habituellement la sienne, parce que d'ordinaire il se protège; il se dévoile en situation de proximité affective avec une de ses patientes, ancienne psychiatre, atteinte de la maladie de Parkinson, et qui refuse de prendre son traitement. L'échange est passionnant.

Enfin, il donne une définition de l'empathie, celle de Carl Rogers.
L'empathie, le Saint Graal des soignants, à mon sens ...
"Etre empathique consiste à percevoir avec justesse le cadre de référence interne de son interlocuteur ainsi que les raisonnements et émotions qui en résultent; c'est-à-dire capter la souffrance ou le plaisir tels qu'ils sont vécus par l'interlocuteur, en percevoir les causes de la même façon que lui. Vue sous cet anfle, l'empathie peut se concevoir comme une compétence interpersonnelle nécessirant un ensemble d'aptitudes intrapersonnelles. Certaines de ces compétences vont permettre d'être en empathie, d'autres, de savoir l'exprimer avec justesse et de manière oppotune. Ces deux temps sont nécessaires et indissociavles. C'est en effet l'expression sincère de l'empathie qui a une efficacité thérapeutique. Parler à une oreille qui offre une bonne écoute mais qui ne dit rien peut être déroutant pour le patient. Il en est de même lorsqu'un interlocuteur exprime de l'empathie sans être sincère".

Mais surtout, surtout, Will, n'écoute pas ceux qui, comme tu le racontes sur ton blog, te disent que ton livre ne serait pas intéressant, ni pour les libraires, ni pour les lecteurs, parce qu'il ne serait que le second tome du premier, un continuum d'histoires professionnelles, certes pas dénuées d'intérêt, mais pas suffisamment aguicheuses, commerciales, aptes à attraper le chaland.

Non, ne les écoute pas, Will, car rien n'est plus faux que cette affirmation. Rien n'est plus faux pour qui a lu "Quel beau métier ..." jusqu'au bout.

Jusqu'à le dernière histoire.
La tienne.
La plus longue.
Celle qui porte le n°35, 35 comme ton âge, je ne veux pas croire au hasard, celle qui s'appelle "De l'autre côté du miroir".

Alors on comprend nous aussi beaucoup de choses, beaucoup de non dits, des attitudes parfois provocantes, des défis à la vie, des challenges sans cesse renouvelés, des cases à remplir ... alors on comprend pourquoi tu écris.

On comprend que tu continueras à écrire.

Parce que tu es un écrivain.

Un vrai.

On comprend que cette histoire est la fin du livre, mais qu'elle est au début de ton histoire, qu'elle est le commencement de l'homme que tu es devenu, consciemment, et inconsciemment.

Merci une nouvelle fois.

Parce qu'une nouvelle fois, avec cette 35è histoire, tu es mon "11 septembre".
Lundi 10 novembre 2008 1 10 /11 /Nov /2008 13:08
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