En quelques mots

 

République des Blogs
Recommandé par des Influenceurs

Pour vos amis ...

W3C

  • Flux RSS des articles
Je termine l'année avec l'un des hommes qui aura le plus compté dans le courant de ce dernier automne, dans une semaine toute particulière de ma vie, Jean-Marie Gustave Le Clézio.

Mon enthousiasme vivifiant m'avait valu d'être reprise sur Le Post et de donner, le jour-même, peu avant minuit, une curieuse interview à Europe 1 pour parler de mon idole ...

JMG Le Clézio recevait son Nobel de Littérature le 7 décembre dernier à Stockolm, et prononçait son discours, "Dans la forêt des paradoxes".

Il y détaille une nouvelle fois les racines de son écriture, ses raisons de prendre une distance avec la réalité, de s'en éloigner : la guerre. Puis l'attrait de l'Ailleurs, qu'il lui soit conté par sa grand-mère ou qu'il provienne des premiers voyages qu'il a faits tout petit, en Afrique.
"De ce voyage, de ce séjour (au Nigéria où mon père était médecin de brousse) j'ai rapporté non pas la matière de romans futurs, mais une sorte de seconde personnalité, à la fois rêveuse et fascinée par le réel, qui m'a accompagné toute ma vie – et qui a été la dimension contradictoire, l'étrangeté moi-même que j'ai ressentie parfois jusqu à la souffrance."

C'est cet accès à une réalité rendue supportable par le rêve qui a primé pour lui sur la découverte de l'objet littéraire, le livre lui-même.
"les collections de récits de voyages (...) m'ont donné le goût de l'aventure, ils m'ont permis de pressentir la grandeur du monde réel, de l'explorer par l'instinct et par les sens plutôt que par les connaissances. D'une certaine façon ils m'ont permis de ressentir très tôt la nature contradictoire de la vie d' enfant, qui garde un refuge où il peut oublier la violence et la compétition, et prendre son plaisir à regarder la vie extérieure par le carré de sa fenêtre."

Pourtant, il demeure, en tous lieux, en tous temps, et en toute prise de parole, un homme de la vie, conscient et préoccupé de la situation de ses frères humains. Et se saisit de l'occasion pour rendre hommage, en intitulant ainsi son discours de Nobel, à Stig Dagerman, préférant demeurer en retrait en lui empruntant une phrase qui lé définit lui-même si bien dans son rapport à la littérature et au monde :
"Comment est-il possible par exemple de se comporter, d'un côté comme si rien au monde n'avait plus d'importance que la littérature, alors que de l'autre il est impossible de ne pas voir alentour que les gens luttent contre la faim et sont obligés de considérer que le plus important pour eux, c'est ce qu'ils gagnent à la fin du mois ? Car il (l'écrivain) bute sur un nouveau paradoxe : lui qui ne voulait écrire que pour ceux qui ont faim découvre que seuls ceux qui ont assez à manger ont loisir de s'apercevoir de son existence. » (L'écrivain et la conscience)

Cette « forêt de paradoxes », comme l'a nommé Stig Dagerman, c'est justement le domaine de l'écriture, le lieu dont l'artiste ne doit pas chercher à s'échapper, mais bien au contraire dans lequel il doit « camper » pour en reconnaître chaque détail, pour explorer chaque sentier, pour donner son nom à chaque arbre."

Il développe ensuite la difficulté à faire accéder à cette culture les peuples sous-développés, en voie de développement, ou privés du langage, tout, simplement ... :
"Que la littérature soit le luxe d'une classe dominante, qu'elle se nourrisse d'idées et d'images étrangères au plus grand nombre, cela est à l'origine du malaise que chacun de nous éprouve – je m'adresse à ceux qui lisent et écrivent. L'on pourrait être tenté de porter cette parole à ceux qui en sont exclus, les inviter généreusement au banquet de la culture. Pourquoi est-ce si difficile ? Les peuples sans écriture, comme les anthropologues se sont plu à les nommer, sont parvenus à inventer une commun- ication totale, au moyen des chants et des mythes. Pourquoi est-ce devenu aujourd'hui impossible dans notre société industrialisée ? Faut-il réinventer la culture ? Faut-il revenir à une communication immédiate, directe ? On serait tenté de croire que le cinéma joue ce rôle aujourd'hui, ou bien la chanson populaire, rythmée, rimée, dansée. Le jazz peut-être, ou sous d'autres cieux, le calypso, le maloya, le sega."

"Alors, pourquoi écrire ? L'écrivain, depuis quelque temps déjà, n'a plus l'outrecuidance de croire qu'il va changer le monde, qu'il va accoucher par ses nouvelles et ses romans un modèle de vie meilleur. Plus simplement, il se veut témoin. Voyez cet autre arbre dans la forêt des paradoxes. L'écrivain se veut témoin, alors qu'il n'est, la plupart du temps, qu'un simple voyeur."

JMG Le Clézio décline sans complaisance aucune et dans un pessimisme éclairé qui le place en phare de la pensée les diverses positions du témoin-écrivain, la position de lanterne éclairant surtout le passé qui est la sienne, à faire revivre des époques oubliées, à les éclairer, mais sans action sur le présent, sur l'avenir ... cette action qui, selon lui, devrait pourtant idéalement être celle de l'écrivain ... :
"Agir, c'est ce que l'écrivain voudrait par-dessus tout. Agir, plutôt que témoigner. Ecrire, imaginer, rêver, pour que ses mots, ses inventions et ses rêves interviennent dans la réalité, changent les esprits et les cœurs, ouvrent un monde meilleur. Et cependant, à cet instant même, une voix lui souffle que cela ne se pourra pas, que les mots sont des mots que le vent de la société emporte, que les rêves ne sont que des chimères. De quel droit se vouloir meilleur ? Est-ce vraiment à l'écrivain de chercher des issues ?"

Il s'attache également à celle qui accompagne celui qui écrit : la solitude.
"C'est un bonheur contradictoire, mélange de douleur et de délectation, un triomphe derisoire, un mal sourd et omniprésent, à la manière d'une petite musique obsédante. L'écrivain est l'être qui cultive le mieux cette plante vénéneuse et nécessaire , qui ne croît que sur le sol de sa propre incapacité."

Dans un second temps de son discours, il entend cependant donner des raisons de croire en l'absolue nécessité de la littérature, de penser qu'elle ne sera jamais remplacée par un quelconque art audiovisuel ...
"D'abord, parce que la littérature est faite de langage. C'est le sens premier du mot : lettres, c'est-à-dire ce qui est écrit."
"Ayant défendu l'existence de cet être ambigu et un peu archaïque qu'est l'écrivain, je voudrais dire la deuxième raison de l'existence de la littérature, car celle-ci touche davantage au beau métier de l'édition."
En cela, JMG Le Clézio est un homme d'une remarquable constance, il se tient à des convictions qu'il expose à toutes les audiences auxquelles il lui est permis d'accéder, de façon à les faire prospérer. Il oppose l'utopie qui consisterait à vouloir faire accéder l'humanité entière aux nouvelles technologies, et ce faisant, créée de nouvelles lignes d'exclusion. Il rappelle que de grandes civilisations ont disparu faute de n'avoir pas développé l'accès à la communication, et que des peuples "minoritaires", voire "premiers", ont traversé les âges au moyen de "la transmission orale des savoirs et des mythes".
"Aujourd'hui, au lendemain de la décolonisation, la littérature est un des moyens pour les hommes et les femmes de notre temps d'exprimer leur identité, de revendiquer leur droit à la parole, et d'être entendus dans leur diversité. Sans leur voix, sans leur appel, nous vivrions dans un monde silencieux."

L'écrivain retrouve sa place de formidable conteur en retraçant un épisode primordial de sa vie d'adulte, qui le replace au coeur de cette "forêt" dont il parle, l'inclut dans une émotion littéraire sans pareil auprès des Amérindiens ... A vous de lire ce passage sans égal dans son intégralité dans le texte intégral de son discours ... c'est un réel bonheur.
Il égrène ensuite les rencontres essentielles nées de ses voyages, les personnalités immémoriales qui lui auront toujours permis de discerner en tout être et en tous lieux la complexité et l'infinie étendue de l'âme humaine ...

Il achève cette extraordinaire construction intellectuelle avec celui qui lui a inspiré ce discours, ce titre, Stig Dagerman, en complétant sa pensée de ses propres convictions éthiques et militantes, une nouvelle fois renouvelées ...
"Dans tout son pessimisme, la phrase de Stig Dagerman sur le paradoxe fondamental de l'écrivain, insatisfait de ne pouvoir s'adresser à ceux qui ont faim – de nourriture et de savoir – touche à la plus grande vérité. L'alphabétisation et la lutte contre la famine sont liées, étroitement interdépendantes. L'une ne saurait réussir sans l'autre. Toutes deux demandent – exigent aujourd'hui notre action. Que dans ce troisième millénaire qui vient de commencer, sur notre terre commune, aucun enfant, quel que soit son sexe, sa langue ou sa religion, ne soit abandonné à la faim ou à l'ignorance, laissé à l'écart du festin. Cet enfant porte en lui l'avenir de notre race humaine. À lui la royauté, comme l'a écrit il y a très longtemps le Grec Héraclite."

Définitivement, JMG Le Clézio est pour moi l'un des auteurs qui comptent sans doute le plus au monde en ce début de 21è siècle.
Et dans ma vie.

PDF de l'intégralité du discours de JMG Le Clézio

Et pour le plaisir l'interview de JMG Le Clézio par Vincent Josse le matin même de l'attribution du Nobel sur France inter. Il y développe déjà les thèmes qu'il aborde dans son discours ... 

Mardi 30 décembre 2008 2 30 /12 /Déc /2008 16:07
- Ecrire un commentaire
Voir les 2 commentaires
Retour à l'accueil

Menus propos

Calendrier

Février 2012
L M M J V S D
    1 2 3 4 5
6 7 8 9 10 11 12
13 14 15 16 17 18 19
20 21 22 23 24 25 26
27 28 29        
<< < > >>

Recherche

Contact - C.G.U. - Signaler un abus - Articles les plus commentés