Partager l'article ! Le discours de réception du Nobel de JMG Le Clézio ... et moi: Je termine l'année avec l'un des hommes qui aura le plus compté dans le couran ...
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l'expression d'idées et de réflexions. Pour fructifier, les convictions doivent s'exprimer et s'échanger. C'est de leur partage que naîtra notre société de demain. A nous de la construire
par nos engagements, nos actions et nos bulletins de vote ! et nos rires aussi ... et souvent en musique !
Je termine l'année avec l'un des hommes qui aura le plus compté dans le courant de ce dernier automne, dans une semaine toute particulière de ma vie, Jean-Marie Gustave
Le Clézio.
Cette « forêt de paradoxes », comme l'a nommé Stig Dagerman,
c'est justement le domaine de l'écriture, le lieu dont l'artiste ne doit pas chercher à s'échapper, mais bien au contraire dans lequel il doit « camper » pour en reconnaître chaque
détail, pour explorer chaque sentier, pour donner son nom à chaque arbre."
Il
développe ensuite la difficulté à faire accéder à cette culture les peuples sous-développés, en voie de développement, ou privés du langage, tout, simplement ... :
"Que la littérature soit le luxe d'une classe dominante, qu'elle se nourrisse d'idées
et d'images étrangères au plus grand nombre, cela est à l'origine du malaise que chacun de nous éprouve – je m'adresse à ceux qui lisent et écrivent. L'on pourrait être tenté de porter cette
parole à ceux qui en sont exclus, les inviter généreusement au banquet de la culture. Pourquoi est-ce si difficile ? Les peuples sans écriture, comme les anthropologues se sont plu à les
nommer, sont parvenus à inventer une commun- ication totale, au moyen des chants et des mythes. Pourquoi est-ce devenu aujourd'hui impossible dans notre société industrialisée ? Faut-il
réinventer la culture ? Faut-il revenir à une communication immédiate, directe ? On serait tenté de croire que le cinéma joue ce rôle aujourd'hui, ou bien la chanson populaire, rythmée,
rimée, dansée. Le jazz peut-être, ou sous d'autres cieux, le calypso, le maloya, le sega."
"Alors, pourquoi écrire ? L'écrivain, depuis quelque temps déjà, n'a plus l'outrecuidance de croire
qu'il va changer le monde, qu'il va accoucher par ses nouvelles et ses romans un modèle de vie meilleur. Plus simplement, il se veut témoin. Voyez cet autre arbre dans la forêt des paradoxes.
L'écrivain se veut témoin, alors qu'il n'est, la plupart du temps, qu'un simple voyeur."
JMG Le Clézio décline sans complaisance aucune et dans un pessimisme éclairé qui le place en phare de la pensée
les diverses positions du témoin-écrivain, la position de lanterne éclairant surtout le passé qui est la sienne, à faire revivre des époques oubliées, à les éclairer, mais sans action sur le
présent, sur l'avenir ... cette action qui, selon lui, devrait pourtant idéalement être celle de l'écrivain ... :
"Agir, c'est ce que l'écrivain voudrait par-dessus tout. Agir, plutôt que témoigner. Ecrire, imaginer, rêver, pour
que ses mots, ses inventions et ses rêves interviennent dans la réalité, changent les esprits et les cœurs, ouvrent un monde meilleur. Et cependant, à cet instant même, une voix lui souffle que
cela ne se pourra pas, que les mots sont des mots que le vent de la société emporte, que les rêves ne sont que des chimères. De quel droit se vouloir meilleur ? Est-ce vraiment à l'écrivain
de chercher des issues ?"
Il s'attache également à celle qui accompagne celui qui écrit : la solitude.
"C'est un bonheur contradictoire, mélange de douleur et de délectation, un triomphe
derisoire, un mal sourd et omniprésent, à la manière d'une petite musique obsédante. L'écrivain est l'être qui cultive le mieux cette plante vénéneuse et nécessaire , qui ne croît que sur le
sol de sa propre incapacité."
Dans un second temps de son discours, il entend
cependant donner des raisons de croire en l'absolue nécessité de la littérature, de penser qu'elle ne sera jamais remplacée par un quelconque art audiovisuel ...
"D'abord, parce que la littérature est faite de langage. C'est le sens premier du
mot : lettres, c'est-à-dire ce qui est écrit."
"Ayant défendu l'existence de cet être ambigu et un peu archaïque qu'est l'écrivain, je voudrais dire la deuxième raison de l'existence
de la littérature, car celle-ci touche davantage au beau métier de l'édition."
En
cela, JMG Le Clézio est un homme d'une remarquable constance, il se tient à des convictions qu'il expose à toutes les audiences auxquelles il lui est permis d'accéder, de façon à les faire
prospérer. Il oppose l'utopie qui consisterait à vouloir faire accéder l'humanité entière aux nouvelles technologies, et ce faisant, créée de nouvelles lignes d'exclusion. Il rappelle que de
grandes civilisations ont disparu faute de n'avoir pas développé l'accès à la communication, et que des peuples "minoritaires", voire "premiers", ont traversé les âges au moyen de
"la transmission orale des savoirs et des mythes".
"Aujourd'hui, au lendemain de la décolonisation, la littérature est un des moyens pour les hommes et les
femmes de notre temps d'exprimer leur identité, de revendiquer leur droit à la parole, et d'être entendus dans leur diversité. Sans leur voix, sans leur appel, nous vivrions dans un monde
silencieux."
L'écrivain retrouve sa place de formidable conteur en retraçant un épisode primordial de sa vie d'adulte, qui
le replace au coeur de cette "forêt" dont il parle, l'inclut dans une émotion littéraire sans pareil auprès des Amérindiens ... A vous de lire ce passage sans égal dans son intégralité
dans le texte intégral de son discours ... c'est un réel
bonheur.
Il égrène ensuite les rencontres essentielles nées de ses voyages, les personnalités immémoriales qui lui auront toujours permis de discerner en tout être et en tous lieux la complexité et
l'infinie étendue de l'âme humaine ...
Il achève cette extraordinaire construction intellectuelle avec celui qui lui a inspiré ce discours, ce titre,
Stig Dagerman, en complétant sa pensée de ses propres convictions éthiques et militantes, une nouvelle fois renouvelées ...
"Dans tout son pessimisme, la phrase de Stig Dagerman sur le paradoxe fondamental de
l'écrivain, insatisfait de ne pouvoir s'adresser à ceux qui ont faim – de nourriture et de savoir – touche à la plus grande vérité. L'alphabétisation et la lutte contre la famine sont liées,
étroitement interdépendantes. L'une ne saurait réussir sans l'autre. Toutes deux demandent – exigent aujourd'hui notre action. Que dans ce troisième millénaire qui vient de commencer, sur notre
terre commune, aucun enfant, quel que soit son sexe, sa langue ou sa religion, ne soit abandonné à la faim ou à l'ignorance, laissé à l'écart du festin. Cet enfant porte en lui l'avenir de notre
race humaine. À lui la royauté, comme l'a écrit il y a très longtemps le Grec Héraclite."
Définitivement, JMG Le Clézio est pour moi l'un des auteurs qui comptent sans doute le plus au monde en ce
début de 21è siècle.
Et dans ma vie.
PDF de l'intégralité du discours de JMG Le Clézio
Et pour le plaisir l'interview de JMG Le Clézio par Vincent Josse le matin même de l'attribution du Nobel sur
France inter. Il y développe déjà les thèmes qu'il aborde dans son discours ...
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