Ce matin, heureuse conjonction : je me suis levée de bonne heure, j'ai allumé la radio, et je l'ai écoutée ...
Le 7-9 du week end était consacré à La Folle Journée de
Nantes, dont le thème cette année est " de Schütz à Bach" ... heureux nantais !
Stéphane Paoli recevait les pianistes Anne Queffélec et David Fray.
Anne Queffélec, bien sûr, je la connaissais de longue date. Par contre, David Fray ne représentait alors qu'un nom pour moi et n'était associé qu'à un auteur qui ne m'est ni familier ni agréable
à l'écoute, Pierre Boulez.
Pourtant, il sera sans aucun doute une de mes plus importantes découvertes de l'année 2009, quoi qu'elle me réserve !
Tarbais d'origine, ce jeune pianiste de 27 ans a été Lauréat en 2004 du Concours International de Montréal. Il s'était détaché du lot des très bons pianistes en 2006 en remplaçant Hélène Grimaud
au Chatelet pour un récital imprévu, qui l'avait fait repérer par Virgin Classic avec qui il a signé ensuite.
Je viens de découvrir assurément pour moi le plus grand interprète de Bach après Glenn Gould. Vous le savez si vous me lisez régulièrement, je suis une fondue ET de Bach ET de Gould, je vous en
ai entretenu parfois (pour Bach parfois à propos du jazz, pour Bach, Gould et Grimaud
ici
...).
J'ai essayé Bach par Grimaud, j'en ai parlé dans cet article ... je ne peux pas dire que je
n'aime pas, mais pour moi, ce n'est pas réellement Bach ... c'est agréable à l'oreille, c'est joué avec un talent et un brio exceptionnels, mais ce n'est pas ainsi que je comprends Bach,
c'est tout ...
Pour moi Gould est expressif. Sauf que tout est caché.
C'est justement dans cette régularité et dans cette apparence d'eau calme, sans flots, une eau à peine troublée par un souffle léger, presqu' imperceptible, qu'il fait passer tout ce qui est
contenu, tout ce qui est sous-tendu chez Bach.
Il faut faire l'effort intérieur de le ressentir dans le jeu apparemment lisse de Gould.
Et alors on perçoit, physiquement, l'incroyable bouillonnement de cette musique, un peu comme si on regardait la surface de la terre, un jour de fin de printemps, calme, un pré verdoyant, un
arbre, la chaleur douce du soleil, pas de vent, tout est tranquille ... et pourtant on sait que sous cette écorce terrestre si paisible bouillonne un magma brûlant, des turbulences qui,
si une explosion survenait, foudroieraient tout le monde sur place, figeant toute vie dans une attitude figée et cendrée à tout jamais.
C'est sans doute pour ce côté caché, difficilement appréhendable pour celui qui "ne sait pas voir" ce qui
n'est pas porté aux yeux communs, que j'aime tant Glenn Gould.
Et que je ne suis jamais d'accord quand on le taxe de froideur et de métronomie. Bien sûr, il est métronomique, bien sûr son interprétation semble glacée ... mais ô combien il donne justement à
éprouver dans sa chair ce qu'est la musique, réellement : un vecteur d'accès à soi-même, à la profondeur, à l'insondable.
Gould nous livre une exceptionnelle enveloppe apte à nous permettre d'y enfermer tout ce que nous voulons y voir et y ressentir.
Il ne nous livre pas du pré-mâché, du pré-ressenti.
C'est à nous de faire l'effort de composer notre propre interprétation intérieure.
Gould est pour moi tout simplement le meilleur vecteur d'accès à Bach. Sans fioriture, sans autre intermédiaire.
Gould, c'est une information livrée brute, qui nécessite l'effort que nous devons faire nous-même pour la comprendre.
Gould, ce n'est pas le JT et son "prêt-à-comprendre" inclu dans la redevance. Gould, c'est de la littérature musicale au sens le plus élevé du terme, qui demande de l'effort de compréhension, et
qui permet d'accéder, ensuite, au véritable savoir.
Ce qui ne retire rien aux interprétations expressives pour autant, qu'on ne se trompe pas dans mon propos.
J'apprends à les écouter. Mais mon fondamental restait Glenn Gould. Pour tous les autres interprètes, je ressentais qu'ils me livraient LEUR vision de Bach, qui pouvait me plaire, mais qui
n'était pas nécessairement la mienne, pas celle qui me donne l'impression de comprendre cette musique.
Ce matin, à l'écoute des premiers mots de David Fray, j'ai eu l'impression de tomber à nouveau sur ce que j'appelle un "anti-gouldien" ... je l'entendais dire que Bach avait besoin de retrouver
une interprétation plus expressive ... trop souvent on peut assimiler cette tentation à une fantaisie qui pour moi dessert Bach au point de le travestir, et je n'aime rien moins je pense que le
travestissement, quel qu'il soit (... et c'est bien pour ça que les semaines qui viennent ici, à Dunkerque, seront diffciles à supporter, en ces temps de Carnaval ... !).
Pourtant, habituée à l'extrême sensibilité de Stéphane Paoli et partageant bien souvent ses ressentis, lorsque je l'ai entendu décrire le jeu de David Fray, la façon dont il faisait corps avec
son piano, au point que le spectateur avait l'impression qu'il avait un seul animal devant lui, ne sachant plus où finissait l'instrument et où commençait l'interprète, bien évidemment la vision
de Gould m'est apparue ... et m'a fait, après l'émission, me connecter pour voir qui était ce David Fray, et ce qu'il avait fait ...
J'y ai tout particulièrement découvert un film, diffusé en novembre dernier sur Arte, de Bruno Montsaingeon, un auteur qui a tourné de très nombeux documents sur Glenn Gould, et qui maintenant,
s'est attaché à David Fray au point de lui consacrer celui-ci "Swing, Sing and Think" ... Ces trois mots retranscrivent la position de Fray par rapport à Bach, ils me parlent, ils me
transportent, j'utilise le même langage que lui, je le comprends. C'est enthousiasmant au possible ! Le film est construit autour des répétitions et de l'enregistrement de concertos de Bach, dans
lesquels l'occasion a été offerte à David Fray de jouer ET de diriger l'orchestre. Tout l'intérêt du documentaire est là. En ce qu'il permet à l'artiste d'exprimer en actes musicaux SA
vision de Bach.
Et, au moins pour le concerto 1055, cette vision est aussi la mienne. J'ai, depuis, réécouté 4 autres versions de ce concerto en ma possession (je ne me souvenais même pas en détenir autant ...
!), et je peux maintenant en être certaine : celle de David Fray surpasse toutes les autres à mon oreille.
Il me reste maintenant à le découvrir dans des oeuvres pour piano seul, comme les préludes et fugues, les partitas, pour pouvoir me faire une idée complète de l'artiste.
Car pour moi, une différence sérieuse est à faire entre le piano seul et les oeuvres pour piano et orchestre, l'introduction d'autres instruments par Bach donnant par elle-même une ponctuation
qui pour moi influe sur le sens.
La traduction qu'en donne Fray rejoint mon ressenti; j'admets donc davantage qu'il puisse me l'expliquer par une facilitation interprétative ... Cela reste à confirmer dans le
redoutable piano seul.
Mais, ne serait-ce que pour ce que j'ai vu de différents concertos enregistrés par Fray, il est assurément un artiste majeur de l'univers contemporain de Bach.
Près de 10 mn d'une exceptionnelle explication de début du concerto BWV 1055. Même si vous n'êtes pas musicien, si vous avez pris le temps de lire jusqu'ici, alors prenez celui d'écouter et de
regarder ... c'est magnifique. On a l'impression de comprendre d'entrée de jeu une langue étrangère sans l'avoir apprise ...
Et, en bonus, le larghetto du Concerto BWV 1055 ... je ne possède même pas les mots pour exprimer ce que je
ressens à l'écoute et à la vision de ce document ...
Pour acheter le DVD : par exemple ici
Pour acheter le CD, qui comprend le concerto
1052 (le DVD ne le comprend pas) : par exemple là
Et pour lire une interview de David Fray à propos du DVD, surtout ne vous privez pas de cliquer
chez Piano Bleu.
Samedi 31 janvier 2009
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