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 "Avec deux clients écroués qui se sont suicidés, Me Colombani dénonce une «dérive du système judiciaire».

Par Alexis Constant - La Voix du Nord - 03 février 2009

Le 13 janvier, le Dunkerquois Didier Provost, 50 ans, est retrouvé pendu dans sa cellule de la maison d'arrêt de Douai. Placé en détention provisoire le 6 janvier, présumé innocent dans une instruction qui venait de démarrer, il n'aura pas résisté une semaine. Son avocat, Me Colombani, confronté à son deuxième suicide de détenu dunkerquois en deux ans, dénonce un système judiciaire et pénitentiaire où « l'humain n'est plus au coeur des préoccupations ».


Didier Provost était chauffeur aux établissements Nave Assainissement. Il a été mis en examen à Dunkerque, le 18 décembre, pour des agressions sexuelles. Les faits dénoncés sont assez anciens. Normalement inséré dans la société, n'ayant plus de contact avec la plaignante, disposant d'un logement, présentant toutes les conditions d'une représentation devant la justice, il est laissé libre, placé sous contrôle judiciaire. «  Une décision équilibrée du juge des libertés et de la détention de Dunkerque », commente Jacques-Louis Colombani, l'avocat de Didier Provost.

L'homme a d'ailleurs respecté ses obligations.

De son côté, le parquet, qui avait requis une détention provisoire, a fait appel. Les magistrats de la cour d'appel ont suivi.

«  Présumé innocent avec un casier vierge », insiste son avocat, Didier Provost est incarcéré à Douai le 6 janvier. Sept jours plus tard, il est retrouvé mort, pendu avec un drap dans sa cellule.

«  Combien de morts faut-il, pour que cesse cette dérive judiciaire actuelle ? », questionne l'avocat qui dénonce des placements en détention provisoire immodérés et rappelle ce fondement de la justice : «  Le principe est la liberté et l'exception la détention provisoire ».

« Quel gâchis ! »

Et lorsque les prévenus sont incarcérés, «  ils le sont dans des conditions épouvantables. Surpopulation, absence de moyens pour détecter la détresse des détenus, manque de personnel, de réel suivi. La question c'est : la prison est-elle une poubelle oui ou non ? Un cloaque de non-droit où l'on envoie les gens au casse-pipe ? Il me semble que lorsque l'on confie des gens à une administration, on est en droit de les retrouver vivants ! » Didier Provost ne sera jamais jugé. La plaignante, si elle avait été reçue dans sa partie civile, n'aura jamais sa reconnaissance de victime pour l'aider à se reconstruire. «  Quel gâchis ! Et si l'instruction avait blanchi M. Provost, ça nous fait la mort d'un innocent. Mais j'ai l'impression que tout le monde s'en fiche. Ce sont des sans-grade, des sans-nom. C'est gens, nous les défendons. Ils ne sont pas des anonymes pour nous. Quand nous alertons les magistrats sur les situations de détresse, on nous suspecte de faire des effets de manche. On ne se fait pas entendre. Il serait temps de remettre l'homme au coeur du système judiciaire. » En janvier 2007, Philippe Sailly, un Cappellois de vingt ans, s'est pendu à Douai dans l'attente de son procès en appel. Me Colombani avait signalé en vain la nécessité d'un suivi particulier pour ce jeune homme en pleine détresse."

En effet, en 2007, comme en 2009, le suicide intervenait très rapidement après l'incarcération, qu'elle survienne à l'issue d'un verdict ou bien d'une mise en détention provisoire.

Louis Albrand, médecin psychiatre, a été sollicité par la Garde des Sceaux pour remettre ces jours-ci un rapport sur le suicide en prison.
En 2003, déjà, un tel rapport avec été réalisé par le psychiatre Jean-Louis Terra; il contenait 17 recommandations qui n'ont pas toutes été mises en place ... Et lorsqu'elles l'ont été officiellement, elles sont loin d'être appliquées systématiquement. Les personnels pénitentiaires doivent être davantage formés et encadrés, puis évalués, pour que les décisions soient suivies d'effet sur le terrain dans la plus grande mesure du possible.

C'est ainsi que l'on constate que la "grille d'évaluation du potentiel suicidaire" d'un détenu n'est utilisée que dans moins de 50% des cas, alors que l'on sait très bien, statistiques à l'appui, que ce sont les premiers jours, les premières semaines de détention qui fragilisent le plus les prisonniers (40% des suicides dans les 100 premiers jours de la détention);

De la même façon dans 2/3 des cas aucune surveillance spéciale n'est mise en oeuvre à leur égard, juste avant et juste après le procès ...

Et, alors que l'on sait que 95% des suicides ont lieu par pendaison, ce n'est que dans les établissements nouvellement construits que l'on constate la suppression systématique des points d'accroche : manque de budget pour les autres, paraît-il ... Quand dans un premier temps, il suffirait de réserver quelques cellules pour les prisonniers en détention provisoire, en attente ou en retour de procès ... Et d'équiper les cellules de draps insusceptibles de pouvoir servir à la pendaison (draps en papier autodéchirant).

Comment, dans ces conditions, ne pas penser qu'on condamne à peu près sciemment une partie d'entre eux à une mort certaine ... puisqu'elle a la rigueur mathématique des statistiques ... c'est seulement une variante de la roulette russe : on ne sait pas sur quel détenu cela va tomber ...
Entre le 1er et le 20 janvier 2009 : 14 suicides dans les prisons françaises ... 115 pour l'année 2008, contre 96 en 2007.
La France détient le record européen du suicide en prison : 17.2 pour 10 000 détenus.

Pourquoi le prison serait-elle définitivement un lieu de non-droit destiné à faire expier ceux qui l'ont enfreint ?

Ce n'est pas cela, la politique "pénitentiaire solide, moderne, juste et exemplaire" souhaitée par François Fillon le 19 janvier dernier ...

C'est au nom même de notre société que la situation carcérale française doit cesser de placer notre pays au dernier rang en matière de respect des droits de l'homme.

Ce combat, il a été repris par des pénalistes, par des intellectuels. Il fut celui de Michel Foucault dans les années 70, il devint celui de Robert Badinter dès la fin des années 80, après l'abolition de la peine de mort.  Il a d'ailleurs publié en 1992 "La prison républicaine", évaluation "historique" de l'incarcération, de 1870 à la première guerre mondiale, passée au crible de la "bonne conscience républicaine de la IIIè République", qui a pu accoucher de grandes idées humanistes qui sont, selon Robert Badinter, "restées à la porte de la prison".
De plus, encore et toujours la volonté politique réelle doit-elle se mesurer à l'aune des choix budgétaires faits par le gouvernement et votés par le législateur ...

"Le combat pour l'humanisation des prisons s'impose encore davantage depuis que la peine de mort a été abolie. Il serait tragiquement dérisoire de ne sauver un homme de la mort que pour l'exposer ensuite au suicide".
Jean Daniel, cofondateur du Nouvel Observateur - Editorial du 4 novembre 2005.

A lire chez son avocat la réaction de l'Homme, face à ce drame.

Sources : Groupe Voix du Nord, Nouvel Observateur, Le Monde, Journal Officiel, via Le Monde, le blog de Bruno Le Roux, Le Figaro, Le Parisien, entre autres ...

Mardi 3 février 2009 2 03 /02 /Fév /2009 07:49
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