Partager l'article ! Une vie ...: Eloge lu par son frère ce matin ... Roger, « Grand Frère », était né le 16 avril 1923 à Cabariot. ...
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Eloge lu par son frère ce matin
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Roger, « Grand Frère », était né le 16 avril 1923 à Cabariot.
L’aîné de nous six.
Il avait des facilités pour apprendre à l’école, mais l’époque était difficile, la crise de 29 était passée par là, et ce qu’il fallait, dans les familles très modestes, c’était apprendre un métier. C’est ainsi qu’il devint boucher-charcutier. Mais même là, l’ouvrage était rare. Roger se retrouva donc employé à Tonnay-Charente à l’Asturienne des Mines, usine à laquelle il se rendait à pieds … Il travaillait au laminoir, maniant des plaques de fonte à l’aide de grandes pinces, torse nu dans la fournaise.
La guerre vint assombrir une situation économique difficile.
Roger fut, comme 600 000 autres jeunes gens aptes à travailler, requis pour le STO en octobre 1942, il avait 19 ans. Il partit pour Dortmund au camp de Bittermark, dans cette région industrielle bombardée sans relâche par les alliés pour freiner l’entreprise de guerre allemande.
60 000 jeunes hommes ne revinrent pas du STO. 15 000 furent fusillés, pendus ou décapités pour actes de résistance active. De nombreux autres jeunes subirent semaines après semaines, mois après mois, années après années, des tortures, des humiliations physiques, des expérimentations médicales, pour des actions dites par les historiens « de résistance passive, ou de résistance civile ». Ce fut le cas de Roger. Comment éviter de collaborer à la machine de guerre nazie lorsqu’on se trouve envoyé en son sein pour la conforter, pour construire des usines d’armement ? En faisant preuve d’un certain laxisme au travail et d’un esprit d’opposition, en s’entraidant entre prisonniers … Ces actes étaient punis d’une panoplie de sanctions discrétionnaires, les prisonniers étant transférés pour un nombre normalement limité de 6 semaines dans des « Arbeitserziehungslager », dans lesquels les conditions de vie et de travail étaient aussi dures que celles des camps de concentration.
Roger ne dut souvent son salut qu’à une étoile qu’on peinerait à qualifier de bonne si, pourtant, elle ne l’avait malgré tout maintenu en vie …
Un camp de femmes jouxtait Bittermark. Une femme russe internée là, qui allait mourir, lui donna un jour son manteau de fourrure, à lui qui avait si froid comme tous ses congénères. Une fois rentré au camp, un officier nazi lui donna l’ordre de lui remettre immédiatement ce manteau sans quoi il le tuerait.
Il fut un jour attaché au peloton d’exécution, avec 7 autres de ses camarades. Il y demeura 7 heures durant. Certains pleuraient, appelaient leur mère, et sont demeurés fous, dans ces hurlements nazis et les aboiements des chiens.
Lors de l’appel, un matin, on appela pour être fusillé le numéro qui le précédait, ainsi que celui qui le suivait … Peut-être ne dut-il parfois son salut qu’à une faculté rare qu’il possédait et qu’il a conservée tout au long de sa vie : la méconnaissance du vertige, qui lui permettait de travailler en hauteur sans aucune peur et sans risque.
Une autre fois, il reçut 40 coups de cravache. Il en a gardé sa vie durant des marques au visage, notamment sur la paupière. Il aurait pu oublier le nombre des coups … mais il se souvenait toujours que le nazi qui le frappait s’était arrêté à 32, comptant les coups un à un, et lui avait crié : « Encore 8 ! » … Ne surtout pas tomber, sinon on était fusillé au sol.
Au Père Lachaise, une stèle est érigée en mémoire des déportés du STO. Elle comporte notamment une urne qui consacre la mémoire de 350 jeunes hommes civils assassinés le Vendredi Saint 1945 à Bittermark.
Après 13 mois sans aucune nouvelle, toute la famille pleurant Roger qu’on pensait mort, on apprit en mai 1945 qu’il se trouvait à l’hôpital Bichat à Paris. Il pesait 32 kilos, était à jamais mutilé dans sa chair d’homme et ne se remettrait jamais totalement des maladies qu’il avait contractées en Allemagne. Après des semaines de soins, il revint à Cabariot, il pesait alors 38 kilos quand la famille le retrouva. La réadaptation à la vie fut longue et difficile. La faiblesse de ses poumons ne lui permit pas de reprendre ses précédents emplois, trop physiques.
Pourtant, il fallait travailler. Il fut embauché à Saintes par l’entreprise Marchat-Monier, qui posait notamment des rails de chemins de fer. Il s’y rendait en vélo, près de 70 km par jour.
Il se maria avec Camille, de 10 ans son aînée, pour les enfants de laquelle il se comporta toujours comme un père aimant et généreux. Sa petite-fille Sylvie l’accompagna d’ailleurs fidèlement même après le décès de Camille dans ses dernières années passées à Angoulême.
Ils ont tous les deux tenu un magasin de chaussures, puis un bar-tabac, mais la santé fragile de Roger ne lui permettait pas de conserver ces commerces.
C’est alors qu’il entra chez Luxor (entreprise de phares) à Angoulême. Il y gravit les échelons jusqu’à terminer directeur des achats. Nous avons tous encore chez nous sans doute, de petits présents commerciaux marqués au nom de cette société. J’ai moi-même un baromètre en forme d’œuf qui me le rappellera toujours…
L’amour de Camille lui a rendu cette joie de vivre qui était sa vérité première. Il chantait, il animait les fêtes de famille, il racontait des blagues, il faisait preuve d’un optimisme inébranlable, même quand le sort le marqua une nouvelle fois, lorsqu’il subit la foudre qui le laissa lourdement handicapé, privé de pouvoir continuer à faire ces longues courses à vélo qui lui plaisaient tant. Lui, diminué physiquement depuis la guerre, avait toujours fierté à parcourir des centaines de kilomètres à vélo, montrant ainsi que rien n’aurait raison de lui. Il lui est arrivé de venir en vélo depuis Angoulême jusqu’à Cabariot avant cette attaque de foudre, et c’était la fête quand il arrivait devant la porte du jardin et descendait de vélo.
Roger, c’était un bon vivant, il faisait sauter les crêpes à la Chandeleur, il se mettait toujours à table avec plaisir et joie, enfonçant sa serviette d’un doigt rageur dans son col de chemise …, alors qu’il terminait pourtant rarement le repas sans une tache qui faisait encore râler notre maman malgré leurs âges respectifs ! Roger a tant qu’il l’a pu physiquement couru les sous-bois charentais pour y dénicher des cèpes qu’il mettait ensuite avec amour en bocaux, en régalant toute la famille et préparant d’homériques omelettes dont nous avons tous ici encore en bouche le souvenir …
Quand la disparition de Camille a rendu son maintien dans son univers trop difficile, c’est lui qui a demandé à ce que moi-même et Catherine nous occupions de lui. Tout au long des années qu’il a passées à Tonnay-Boutonne, Catherine l’a entouré de tout son amour et son attention, palliant mon absence due à mes engagements professionnels que chacun d’entre vous connaît. Quand nous étions absents c’est Christian qui prenait le relai et qui allait lui permettre de trouver les journées et les semaines moins longues.
Plusieurs fois par semaine nous allions le retrouver, maintenant en lui l’étincelle de vie qui lui permettait de tenir un jour encore, une semaine encore, une année encore … Catherine savait trouver les sujets qui le remettaient sur les rails de la discussion : le tour de France, les champignons, la politiques, les femmes … Et puis elle a aussi su faire face quand il est devenu plus difficile d’accrocher son attention, acceptant que la conscience s’étiole, s’effiloche comme un tissu usé, qui a beaucoup servi et qui demeure porteur d’une belle histoire. Jusqu’à cette dernière semaine, au cours de laquelle nous avons compris qu’il allait nous quitter. Il nous l’a dit, même s’il ne parvenait plus à s’exprimer clairement … « je ne peux plus … »
Il n’est pas parti seul, Grand Frère. A nos côtés, à Catherine et moi-même, vous étiez tous présents. Vous ses frères et sœurs, vous ses neveux et nièces, de même que les enfants et les petits-enfants de Camille. Il l’a senti. J’en suis certain.
La guerre, il en a peu parlé aux générations qui lui ont succédé.
Des années 60 à la fin des années 80, il ne parlait pas de l’Allemagne, et il ne fallait pas en parler devant lui. J’avais moi-même une voiture de marque allemande, il ne supportait pas que je la gare devant chez lui et ne serait pour rien au monde monté dedans…
Pourtant, la chute du mur de Berlin a provoqué chez lui, comme chez la plupart des déportés, la même réaction : il a accepté la disparition en lui de la haine de l’Allemand, et au-delà il est devenu un farouche partisan de la construction européenne. Il disait ainsi à ses neveux et nièces, dans les années 90 : « Pour moi c’est trop tard, mais vous, faites l’Europe avec l’Allemagne, c’est là qu’est l’avenir de la paix et du monde. Je les ai vus à la télé les jeunes allemands, ils sont comme vous. Il faut non pas oublier, ne jamais oublier, mais tourner la page. Avec nous disparaîtront ces heures sombres, ne restez pas dans ce passé ».
Voilà. Roger, c’était cela. Une rage de vaincre l’inéluctabilité du malheur, d’en venir à bout, en restant optimiste, envers et contre tout.
La rage de vivre après n’avoir que survécu.
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