Partager l'article ! Comment je lirais la lettre de Guy Môquet si j'étais enseignante ...: Aujourd'hui dans les lycées devrait être lue cette fameuse " ...
Vous faire partager mes pensées et mes idéaux, à vous qui m'entourez, de près ou de loin. Ici
l'expression d'idées et de réflexions. Pour fructifier, les convictions doivent s'exprimer et s'échanger. C'est de leur partage que naîtra notre société de demain. A nous de la construire
par nos engagements, nos actions et nos bulletins de vote ! et nos rires aussi ... et souvent en musique !
Aujourd'hui dans les lycées devrait être lue cette fameuse "Lettre de guy Môquet" que nous connaissons tous bien maintenant, depuis quatre mois qu'on en parle. Je me suis moi-même interrogée à trois reprises déjà sur cette lettre et sa lecture (ici, ici encore, et là).
Pourtant je souhaite y revenir une nouvelle fois ce matin, parce que, si j'étais enseignante, moi, ce matin, j'aurais réfléchi à cette lettre, à son contexte historique, à ce qu'on peut en dire, j'aurais construit ma réflexion autour d'un plan, même si un cours tout entier devait y être consacré, et enfin, j'aurais préparé cette séance en sachant exactement ce que je vais dire, et comment. Et tout cela en gardant à l'esprit toutes les observations et/ou les critiques qui ont pu être faites de cette initiative.
A ceux qui s'interrogent sur l'oukase présidentiel qui internerait l'enseignant dans son goulag sa classe jusqu'à ce que cette lettre soit lue, je répondrais que chaque enseignant demeure libre et qu'aucun "flicage" ne sera effectué concernant cette lecture.
J'objecterais de plus que l'enseignant du Public comme du Privé sous contrat est l'enseignant de l'institution républicaine, représentée par un Président élu au suffrage universel et non par un apprenti dictateur issu d'un coup d'Etat, et qu'ils pourraient s'en souvenir pour exprimer leur opinion avec parfois davantage de modération.
A ceux qui crient au sacrifice inutile des heures d'enseignement déjà trop rares, et qui se dédouanent par avance de ce que le programme ne sera pas terminé en fin d'année, je répondrais d'une part que le temps passé à évoquer un fait dans un contexte historique, à débattre et à expliquer, n'est jamais du temps perdu; et d'autre part - et je sais, ce n'est pas politiquement correct, mais ce n'est pas mon problème, je ne suis pas vraiment enseignante ! - que le droit de grève, que je ne conteste nullement, coûte certainement autant voire davantage d'heures d'enseignement.
A ces profs qui ont soutenu que le pathos seul était totalement inintéressant, je répondrais qu'ils ont raison, et que, effectivement, lue seule, sans qu'on prenne la peine de la présenter sous tous ses aspects historiques, voire philosophiques, tout au moins moraux, et sans que l'on fasse éventuellement participer les élèves s'ils souhaitent manifester une opinion, alors oui, ce serait inintéressant et inutile.
A ceux qui soutiennent que le niveau des élèves est tellement bas de nos jours, ma pov' dame, les élèves ne vont rien comprendre, même pas le sens des mots, ils ne jurent plus que par les game boys, tout fout le camp etc ... je répondrais qu'il faut impérativement changer de métier, car être enseignant dans cet état d'esprit, c'est dangereux pour les élèves. C'est la responsabilité de l'adulte-enseignant que d'élever l'enfant, au sens de l'amener plus haut. Croit-on que le petit paysan des années 30 ou 40, à peine plus jeune que Guy Môquet, dont les parents ne savaient ni lire ni écrire bien souvent, ou tout à peine, était plus armé pour comprendre, sans aucune culture livresque, sans presqu'aucune connaissance historique ? Pourtant, que je sache, les résistants n'étaient pas tous des intellectuels ? Alors oui, s'il faut expliquer des mots que les élèves ne comprendraient pas, il faudra le faire, mais ne prenons pas nos enfants pour plus idiots qu'ils sont.
Je n'aurais pas été assez bornée pour penser qu'on m'imposait par cette lecture de prétendre que cette lettre était le seul symbole à retenir de la Résistance. Je songerai donc à la replacer dans son contexte historique, à parler des autres grandes figures de la Résistance, à parler des communistes, des gaullistes, et des catholiques, des sans-grades, de ceux qui, sans revendication politique ou philosophique particulière, se sont engagés. Et aussi, parce que je serai éventuellement une enseignante d'histoire, je ne manquerai pas d'évoquer, en l'expliquant (et ce serait une formidable accroche pour les leçons à venir sur la seconde guerre mondiale), le fait que Guy Môquet était l'enfant d'une famille fondamentalement communiste, qu'il fut fusillé alors que le pacte germano-soviétique n'était pas encore rompu ...
En enfin, parce que j'aurais entendu des collègues hurler contre "l'atteinte faite à leur autonomie pédagogique", je me dirais que l'on peut associer un symbole républicain à l'enseignement de l'histoire. Je leur dirais, à ces collègues, que c'est comme si, dans les années soixante-dix (les miennes !), quand les enfants des écoles participaient aux commémorations des armistices des guerres de 14-18 et de 39-45, sous la houlette de leur directeur d'école et de leurs enseignants , les pédagogues avaient hurlé à l'instrumentalisation de leur liberté pédagogique. Et j'espère que ces collègues auraient honte d'avoir eu de telles pensées.
Une fois toutes ces réflexions en tête, voilà ce que j'aurais préparé pour ma séance de lecture d'aujourd'hui (et je ne suis pas Henri Guaino !) :
- bien sûr la lecture de la lettre, tout d'abord, avant les explications, parce que le pathos, justement, en premier, est une bonne chose pour accrocher les élèves, même si, en fonction de leur âge, des ricannements se feront certainement entendre. Ces ricannements ne seront là que pour fanfaronner face à l'émotion qu'ils ressentiront au fond d'eux-mêmes et dont ils auront honte. Charge à moi ensuite de mettre ma pédagogie en oeuvre pour que, à la fin de la séance, la honte ait disparu et ne subsiste plus qu'une -même vague- fierté d'être français ou désireux de le devenir, ou tout simplement d'être résident sur cette terre. Cette lettre n'est pas bien longue, sa lecture ne prendra pas beaucoup de temps. Je ne la ferai pas lire par un élève, car entre l'émotion et les fanfaronnades, le moment serait gâché.
- je ne donnerais pas la parole tout de suite aux élèves, pas avant d'avoir présenté tout ce que j'ai à dire, comme dans un cours.
- je ne serais pas gênée de reprendre quelques idées évoquées par le Président dans son discours du 16 mai en hommage aux Martyrs de la Résistance. Même s'ils sont d'Henri Guaino.
- je dirais avec lui qu'un "jeune homme de 17 ans qui donne sa vie à la France, c'est un exemple non pour le passé mais pour l'avenir", que cette lettre illustre "la grandeur d'un homme qui se donne à une cause plus grande que lui". Et là, j'aurais prévu que certains, dans ma classe, musulmans ou non d'ailleurs, quelles que soient leurs origines, pourraient en venir à m'objecter "Mais Madame, les terroristes qui se font exploser, ou qui mettent des bombes dans des voitures, c'est aussi pour une cause plus grande qu'eux" ... Alors je n'aurai pas peur d'aborder des sujets qui d'ordinaire sont pudiquement relayés au rayon "conscience personnelle de l'élève", et je prendrais parti. Oui, je prendrais parti. Oh, cela n'aurait rien de politicien, ni même de religieux ... Je dirais simplement, parce que je serais une enseignante attachée à la philosophie des Lumières, comme beaucoup de mes collègues, que prendre les choses sous cet angle ne me semble pas pertinent. Pourquoi ? Je ferais la différence entre se battre pour la liberté, se battre pour la démocratie, et se battre pour une religion, pour la soumission d'une société à un ordre dicté par une religion. Je ne porterais pas de jugement de valeur en disant cela, je dirais simplement que c'est différent.
- de même, je saurais que des élèves pourraient me dire "Mais Madame, si c'était les Allemands qui avaient gagné, ce serait les Résistants qu'on prendrait pour des assassins". Alors, je prendrais le risque de dire qu'effectivement on peut passer du statut de traite à celui de héros de la Résistance selon l'issue du combat : il en fut ainsi pour le Général de Gaulle. Et je rappellerais que ce que l'on doit garder à l'esprit ce sont les raisons du combat, se battre pour la liberté de tous, pour la dignité de tous, sans discrimination de race, de couleur, de condition, de sexe, d'orientation sexuelle etc, etc ... Et je me sentirais droite dans mes bottes en disant cela, je n'aurais pas l'impression de "faire de la politique" en classe.
- presque pour en terminer, je replacerais la lettre dans son contexte historique, celui d'un communisme peut-être pas entièrement conquis à la Résistance, du moins dans ses instances nationales, à l'époque où elle fut écrite : 1941. Et je dirais qu'il faut faire la différence entre la tête d'un parti et le comportement des partisans sur le terrain. Je donnerais tout bonnement mon avis, ce qui ne me paraîtrait pas en l'espèce totalement incongru : je dirais que, 60 ans plus tard, il est un peu facile aux observateurs de conclure que Guy Môquet, à 17 ans, avec toute la fougue de son combat, fût-il exalté par le communisme ancré dans sa famille, ne serait pas un authentique résistant, au prétexte que le PC n'avait pas encore dénoncé le Pacte germano-soviétique. Je dirais que personnellement je ne pense pas que le souvenir de Guy Môquet soit uniquement dû au génie du poète communiste Aragon, qui en aurait fait un monument à la gloire du communisme à la demande de son dirigeant de l'époque Jacques Duclos. Je dirais aussi que, si Guy Môquet est mort, bien d'autres résistants communistes ont survécu, et je dirais que je ne pense pas que ceux-là puissent être considérés comme des collaborateurs de 1941 au prétexte que ce fichu pacte n'avait pas été encore dénoncé ...
- ensuite, j'évoquerais la réconciliation franco-allemande, la construction de l'Europe, toutes étapes destinées en premier lieu à empêcher que ces affrontements ne recommencent dans la haine franco-allemande.
- et enfin je dirais que cette lettre s'adresse à tous les "enfants de France" (selon l'expression de Nicolas Sarkozy, qui n'a pas dit à tous "les Français", il est important de le noter). Parce que cette lettre est en accord avec les valeurs de la République française. Je terminerais en disant que d'autres lettres, d'autres écrits existent, bien sûr, parfois plus représentatifs de ce qu'a été le combat de la Résistance. Mais le Président a souhaité en choisir un, il a choisi celui-là, voilà tout.
Et je leur proposerais pour une autre fois la lecture de la lettre de Michel Manouchian, qui me semble plus pertinente, peut-être. Et j'aurais le sentiment d'avoir correctement préparé cette séance, d'avoir donné envie à mes élèves d'arriver à l'étude de la seconde guerre mondiale.
| Février 2012 | ||||||||||
| L | M | M | J | V | S | D | ||||
| 1 | 2 | 3 | 4 | 5 | ||||||
| 6 | 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | 12 | ||||
| 13 | 14 | 15 | 16 | 17 | 18 | 19 | ||||
| 20 | 21 | 22 | 23 | 24 | 25 | 26 | ||||
| 27 | 28 | 29 | ||||||||
|
||||||||||
Et votre avis ?