Chroniques d'une citoyenne ordinaire
Sous cette petite boutade, se cache bien davantage qu'un énième avatar d'un Don Camillo qui se serait égaré en Corse
...
Car que reproche-t-on en fait à l'Abbé Roger-Dominique Polge, en charge de la paroisse de Corte jusqu'à fin octobre?
Durant des mois, il a été bien difficile de savoir au juste ce qui lui était reproché par sa hiérarchie, à l'abbé.
Surtout quand ladite hiérarchie, malgré le sentiment croissant de l'injustice qui allait être faite à son abbé, s'obstinait dans une position unique : tout n'était que racontars et bruits de couloir, il n'était question d'aucune sanction concernant l'abbé Polge. Simplement pouvait s'envisager une action de formation obligatoire à laquelle serait astreint l'abbé Polge, comme tous les autres prêtres.
C'est ainsi qu'à Pâques, lorsque je vous avais longuement entretenus du Catenacciu, nous avions constaté l'absence de l'Evêque, traditionnellement présent chaque année pour honorer San Teofalu, seul Saint Corse. On nous avait alors dit qu'il y avait mésentente avec l'abbé, et que, de ce fait, l'Evêque avait en quelque sorte "boycotté" les cérémonies pascales cortenaises. La population s'en est d'ailleurs sentie fortement offensée.
Cet été, la rumeur enflait, et on nous annonçait que l'abbé allait devoir quitter Corte, obligé à "prendre une année sabbatique à Paris" ... pauvre homme, qui ne quitte la Corse que pour faire quelques pas en Italie voisine, et encore si rarement ... et que même nous, avions dû convaincre de quitter sa paroisse trois jours il y a quelques années pour venir ici, à Dunkerque, avec la Confrérie San Teofalu, délivrer un message polyphonique en terres flamandes, nous donnant une messe à la Petite Chapelle des Pêcheurs dont, de mémoire de la centaine de dunkerquois qu'elle peut contenir et qui s'était massée, le souvenir reste si vivace que l'on en parle encore en réclamant leur nouvelle venue.
Puis, le 30 octobre dernier, le couperet tombait : l'Evêque signait le décret de révocation de l'abbé de Corte !
Révocation !
Les principes du droit canon indiquent que, si l'association à la matière pénale n'est pas systématique, la révocation doit pourtant avoir des "causes graves" et respecter un formalisme bien établi.
Quelles sont les "causes graves" qui ont pu amener l'Evêque à révoquer ainsi l'abbé Polge ? Y a -t-il eu crime ? Y a-t-il eu délit ? Ne sont-ce qu'affaires d'église ?
Ce n'est que le 13 novembre, devant la montée irrépressible de la colère des fidèles de toute la Corse, et après qu'ils aient perturbé grandement la tenue des messes à Corte, que Monseigneur Brunin a enfin daigné prendre la parole dans la presse et faire connaître ses raisons (dans Corse-Matin) :
- L'abbé Polge est réticent à participer aux séminaires de recherche sur la fonction de prêtre, le déficit des
vocations, l'arrivée des laïcs pour pallier le manque de prêtres ...
Il est à souligner, comme le fait d'ailleurs l'abbé Mondoloni, curé de Morosaglia, venu au soutien de Roger-Dominique (dans Corse-Matin), qu'une démarche synodale et un synode ont déjà été organisés par
le prédécesseur de Monseigneur Brunin sur la question, et que l'ensemble des prêtres présents à ces réunions a, selon ses propres mots "l'impression de tourner en rond" ...
Or l'abbé Polge, lui, n'a pas le temps de tourner en rond, à Corte et dans les villages environnants qui sont sous sa coupe.
Vous connaissez Corte ? Vous savez que la paroisse sur laquelle s'étend le ministère de l'abbé est en pleine montagne ? que les villages sont isolés ? que la présence d'un prêtre est rare et donc
précieuse ? L'abbé Polge a peut-être fait des arbitrages personnels, mais il les a faits pour le bien de la communauté, jugeant que sa présence était bien davantage utile dans sa paroisse plutôt
qu'à Ajaccio, à Bastia ou au diable vauvert où la réunionnite de l'Eglise aurait voulu l'entraîner.
Roger-Dominique, ce n'est pas un curé "club-Med et séminaires". Il s'habille en Prada, certes, mais il est au service de ses fidèles, et c'est ce qui compte le plus à ses yeux.
Et c'est cela que son Evêque irait lui reprocher ???
- Ah non ... il lui reproche aussi de ne pas avoir accepté pleinement le principe de péréquation décidé en 2008
par Monseigneur Brunin, qui vise à ce que l'evêché récolte la totalité des dons des fidèles et redistribue lui-même un "salaire" égal à chaque prêtre.
D'une part une dizaine de prêtres s'oppose à ce principe, or seul Roger-Dominique Polge est sanctionné. D'autre part ces prêtres remettent en cause la façon dont cette décision a été prise, sans
vote, alors que l'Evêque a annoncé qu'elle aurait été prise "à l'unanumité". Un peu de clarté dans les affaires spirituelles, comme dans les affaires temporelles, en matière électorale, ne serait
pas de trop. Ce n'est pas parce que nous sommes en Corse, Monseigneur Brunin, qu'il faut prendre exemple sur les rites électoraux corses qui relèvent davantage du folklore depuis que la loi y a
mis bon ordre ... A moins que ce ne soit les bourrages des urnes nordistes qui vous aient inspiré, Monseigneur ...
Voilà donc les "causes graves" qui ont présidé à la révocation de notre abbé Polge ?
Allons donc ... Je vais vous en parler, moi de l'abbé ...
Il est élégant, il parle bien, il a le verbe haut, il se donne à son église et à ses ouailles, il est de tous les recueillements, de tous les sacrements, des joies et des peines de toutes
les familles, qui le choient, c'est vrai, qui l'entourent de leur affection, c'est vrai, et bien au-delà de l'île de Beauté. Pour nous aussi, qui vivons loin de notre terre, Roger-Dominique fait
partie de notre "parentèle" étendue, notion si importante en Corse, et qui ne peut trouver écho chez celui qui ne fait pas l'effort minimum de s'intéresser à la culture du lieu de vie qu'il
aborde, qui ne fait pas l'effort de s'intégrer, en un mot.
Et je me demande bien, moi, si Monseigneur Jean-Luc Brunin, Evêque de Corse depuis 5 années après avoir, dans le déchirement l'a-t-il dit, quitté ses terres du nord, dans lesquelles il fut notamment Evêque auxiliaire de Lille, a jamais fait cet effort d'intégration ...
Lui qui est si prompt à demander que l'on accepte l'autre dans sa différence, lui qui est un si fervent partisan d'un oecuménisme qui, poussé dans certains de ses retranchements, peut aller jusqu'à inquiéter, je ne suis pas certaine qu'il ait fait l'effort d'intégration minimum qui aurait dû être le sien en arrivant en Corse, et ce, quelles que soient les circonstances qui aient voulu qu'une présence ferme soit envoyée par sa hiérarchie pour rétablir l'équilibre financier du diocèse.
Une chose est certaine : la Corse est, avec la Bretagne, une terre française des plus pieuses.
Et cet Evêque est en train de sceller le divorce entre l'Eglise et sa population.
Toujours, l'Eglise a dû s'accomoder en Corse des traditions, de l'Histoire. De ce catholicisme mâtiné historiquement d'un judaïsme ancestral dont n'ont pas beaucoup conscience les Corses, mais qui donne aux fêtes, à la liturgie et à la façon d'entendre le message chrétien, une aura et un écho que l'on ne trouve pas ailleurs en France.
Toujours elle l'a fait. Avec bienveillance, et sans agacement. Jusqu'à Monseigneur Brunin.
De mémoire de Corses, on n'a jamais vu un tel mouvement en faveur d'un prêtre. Pourtant l'abbé n'est pas la première "victime" de l'Evêque, mais le quatrième ou le cinquième auquel il fait subir des vexations qui, si elles sont, cette fois, portées devant la justice des hommes, pourront bien prendre la dénomination juridique et donc créatrice d'effet à ce titre, de harcèlement moral, voire de discrimination.
Les fidèles qui soutiennent par centaines leur abbé, perturbent le déroulement de la liturgie, c'est vrai, ne laissant pas la parole au "remplaçant" de leur abbé qui n'est pas accepté. Mais de quels moyens d'action disposent-ils ? Ils expriment leur ferveur dans la rue, à défaut de pouvoir le faire en communion avec "leur" abbé au sein de l'église de Corte. Ils récitent donc le rosaire, chapelet à la main, petits-enfants, enfants, parents, grands-parents, tous sexes, tous âges, toutes conditions.
Et vous savez comment l'Evêque Brunin interprète leur action ? comment il la qualifie ?
De cris.
Parfaitement.
Dans son intervention à Corse-Matin du 13 novembre dernier, Monseigneur Brunin stigmatise cette population qui "crie' le rosaire pour couvrir la voix de son prêtre célébrant l'eucharistie.
Et bien non, Monseigneur, sachez qu'en Corse, on ne "crie" pas les prières ni les chants religieux.
En Corse, Monseigneur, et vous y êtes depuis cinq bien trop longues années, et pour vous, et pour nous-mêmes, corses de la diaspora compris, en Corse, Monseigneur, on CHANTE.
Là où vos oreilles entendent des cris, les Corses, eux, sont fiers de rendre hommage à leur prêtre en chantant le rosaire.
Vous devriez, plutôt que de réunionner dans votre évêché, venir plus souvent dans les églises, justement, écouter les confréries, écouter les simples groupes de musique traditionnelle. Vous y verriez des hommes qui, d'ordinaire, ne mettent pas tous les pieds dans une église, c'est vrai. Mais qui, pour chanter, y viennent, et y mettent toute la ferveur dont ils sont capables. Ecoutez le Coeur d'Hommes de Sartène, terre de naissance de l'abbé Polge, Monseigneur !
Dire des Corses qu'ils crient leurs prières, c'est leur faire gravement offense, Monseigneur, et c'est la marque d'un manque de retenue qui vous sera reproché.
De même que les mots du Vicaire Valéry, l'intérimaire de l'abbé, qui, hier, après la nouvelle manifestation de soutien qui a réuni plus de 700 personnes, a dit que l'Eglise ce n'était pas une démocratie, mais une sorte de monarchie ... Vous savez comment les rois ont été acceptés en Corse ...?
Ce que nous voyons, nous, c'est un prêtre aimé, choyé, qui a un taux record de mariages, de baptèmes, de communions, d'enfants catéchisés sur sa paroisse. A qui aucun fait de moeurs n'est reproché. Ni aucun délit pénal.
Et qui, pour, sans entrer en conflit direct avec son Evêque, mais en souhaitant simplement pouvoir continuer à exercer pleinement son ministère, se voit injustement révoqué. Condamné à une année "sabbatique" à Paris. Et dont l'Evêque dit qu'il ne reviendra JAMAIS dans sa paroisse.
L'abbé Polge a fait appel de sa révocation devant les instances écclésiales.
Ses avocats soumettront sa situation aux instances instances civiles.
En attendant il se repose, il est hospitalisé depuis une semaine. Tous nos voeux de prompt rétablissement l'accompagnent.
Comme les prières de ceux qui prient.
Pour les autres, dont moi, toute la chaleur de ma plus fidèle et sincère amitié.
Pour finir sur les cris des corses sur les chants religieux, j'aimerais vous faire partager, y compris à
Monseigneur Brunin, l'hymne corse, ce chant à Marie, si fort que tous les Corses, religieux ou non, pratiquants ou non, se lèvent lorsqu'ils l'entendent, et qui est, comme le rosaire que
"criaient" les paroissiens cortenais, tout entier dédié à la mère du Christ, celle dont Monseigneur suppose qu'elle ne peut entendre tous ces gens qui "crient" ...
Allez, Monseigneur, elle saura bien les entendre, ses enfants, Marie ...
Quelle mère n'entend pas ses enfants crier quand ils souffrent ?
Un autre regard sur l'affaire, celui de mon
avocat.
L'ensemble des articles, des vidéos, sur le site de
Corse-Matin.
Une pétition en ligne, lancée par a Cunfraterna di San Teofalu di Corti, pour soutenir l'abbé Polge. Merci de la signer si vous partagez notre courroux, et quelles que soient vos convictions
religieuses ...
Il y a également un groupe de soutien sur facebook qui réunit déjà 850 personnes, "Sustenu a Roger Polge".
Merci pour la Corse.